40 ans d’action – Témoignage de Jean-Marie Cavada, journaliste, homme politique et ami de Sœur Emmanuelle

Depuis la création d’Asmae il y a 40 ans, l’action de l’association a profité à plus de 500 000 bénéficiaires. Et si sa fondatrice a été un modèle d’engagement et d’altruisme, elle a également été une grande amie pour beaucoup. Jean-Marie Cavada, journaliste et homme politique français en fait partie. Dans ce témoignage, il nous fait part de son regard sur notre monde et ce que nous pouvons lui apporter, à la lumière des enseignements de Sœur Emmanuelle. Il a également accepté de partager avec nous certains de ses inspirants et saisissants souvenirs avec elle.

Comment avez-vous connu Sœur Emmanuelle et Asmae ?

J’ai connu Emmanuelle, que je prénomme ainsi d’une façon presque irrespectueuse mais totalement empreinte d’affection, comme si c’était vraiment une sœur, ma sœur. Je l’ai connue de mon métier à la télévision, en faisant avec elle un certain nombre d’émissions, pour qu’elle puisse expliquer et que nous, nous puissions comprendre, quelle était la nature des besoins des pays où elle opérait. Tout le monde pense aux chiffonniers du Caire mais il y en a eu d’autres. Et je me suis pris d’amitié pour cette femme qui avait la grande simplicité, aucune ostentation, des gens qui connaissent vraiment la souffrance par eux-mêmes – ce qui a été son cas – et puis la souffrance des autres – ce qui fut le but de sa vie. Et nous sommes devenus des amis. Quand elle venait à Paris, un coup de téléphone et on se voyait, pas tout le temps mais très souvent. Et nous avons parlé de tout : du monde, de son action, de ce qu’était l’information, de ses mérites et de ses défauts aussi, de mes enfants… C’était vraiment quelqu’un avec qui j’ai pu avoir une relation d’une certaine confidence. Confiance bien sûr et confidence, aller plus loin que le dialogue ordinaire… Elle m’a beaucoup aidé à comprendre des choses.

Si vous deviez retenir un enseignement que Sœur Emmanuelle vous a transmis, quel serait-il ?

Quand elle est arrivée, et qu’elle est entrée dans un cercle de ma vie comme une amie solide, mon caractère, mon comportement, ma carrière, étaient déjà extrêmement avancés. Cela n’a pas été un bouleversement mais plutôt comme on creuse un puits, elle a creusé quelque chose en moi. Par exemple, je lui ai beaucoup parlé, c’est un peu personnel excusez-moi de l’évoquer, de ce qu’avait été mon enfance. Ça a d’ailleurs été un lien très important de compréhension. Et puis aussi de ce que j’avais vu du monde que j’ai parcouru en tant que journaliste ou en tant que patron de presse, auquel j’ai dévoué une partie de ma vie. Mais en même temps j’ai dû garder un certain recul sur le “tintamarre” audio-visuel. Et elle m’a beaucoup consolidé dans ce jugement, à la fois de volonté et à la fois de distanciation. C’est un personnage… c’est un miroir, qui m’a aidé à creuser des choses.

Il y a une dimension politique et philosophique sur l’enjeu de l’éducation et de la protection des enfants. Que voulez-vous en dire ?

Le monde craquelle de partout, on le voit bien. Le climat, la planète nous infligent des réflexions, par des cataclysmes ou des sécheresses auxquelles on ne pensait pas qu’on devrait réfléchir. Le monde craque parce que les sociétés se disloquent. Plus l’information est volumineuse, moins la réflexion est impérieuse, et il me semble que le dernier socle qu’il ne faudra jamais négliger si l’on veut reconstruire quelque chose c’est l’éducation. On l’a vu cet automne avec la barbarie qui, une fois de plus, s’est abattue sur notre pays comme elle s’abat sur d’autres et parfois même de façon encore plus violente. Je pense que quand on veut reconstruire un monde il faut mettre des moyens énormes sur l’éducation. On en met beaucoup sur l’armement, mais pas assez sur l’éducation. On n’en met pas assez sur le corollaire de l’éducation qui est la santé. On n’en met pas assez sur le corollaire de la santé qui est la protection des jeunes gens, des enfants, des jeunes filles comme Asmae le fait, que ce soit à Paris, aux Philippines, au Liban et naturellement à Madagascar ou ailleurs. On ne met pas assez non plus de moyens sur la collectivité que l’on peut obtenir avec l’énergie des jeunes si on sait éduquer leurs cerveaux, leur donner les moyens de comprendre, et les sortir au fond, des sables mouvants que sont les masses qui ne sont pas éduquées, qui ne sont pas suivies.

Si Sœur Emmanuelle était encore parmi nous, à votre avis, dirait-elle des choses très différentes de ce qu’elle a dit de son vivant, son discours aurait-il évolué ? 

Je crois qu’Emmanuelle a fait partie de ce que je peux appeler la pérennité des civilisations. C’est à dire : imposer sa personnalité pour faire comprendre à tous ceux qui pouvait bien ouvrir leur cerveau et leur coeur qu’ils avaient un pouvoir sur la collectivité dans laquelle ils vivaient, par conséquent une responsabilité et que donner à cette responsabilité, que ce soit de l’alimentation de la santé, bref donner et aider, ça n’était pas uniquement aider mais aussi, se sauvegarder, s’élever eux-mêmes. Et ça c’est une notion aussi vieille que les bienfaiteurs qui ont jalonné l’histoire de l’humanité. C’est quelque chose de permanent. Quelques soient les technologies qu’on inventera, quelques soient les progrès techniques matériels que l’on fera. La donnée humaine de regarder l’autre pour en faire un vrai alter ego dans tous les sens du terme, pas que l’éducation, pas que la santé, pas que les vêtements, mais aussi mûrir un cerveau, mûrir un sorte de citoyenneté, mûrir quelqu’un pour qu’il participe à l’oeuvre collective, c’est un bien dont l’humanité, de toute son histoire, a toujours eu besoin, toujours. Ça ne s’arrêtera pas.

Avez-vous un souvenir plus fort que les autres à partager avec elle ?

Il est presque intime, mais il n’est pas impudique, loin de là, je lui avais souvent parlé de mon fils, qui était à l’époque un adolescent. Et un bon soir: “Jean-Marie, montre moi ton fils”. Elle est donc venue dîner à la maison, et je me souviendrai toute ma vie de ce dîner. Mon épouse et moi avions été la chercher en voiture, on l’avait reçue chez nous. De toute la soirée, elle n’a discuté qu’avec mon fils. J’ai toujours été très touché par ça, car elle s’était livrée à un questionnement pour comprendre les replis, les méandres, les recoins de son intelligence, de son âme, de son bien-être, de son mal être. Mon fils n’est pas un garçon compliqué en plus, mais c’était une bulle dans laquelle elle avait enfermé mon Matthieu et elle-même, et j’ai trouvé ça magnifique et d’ailleurs mon fils en garde un souvenir ébloui. Et surtout parce que c’est un attachement, un intérêt parce que sinon on fait ça pendant 5 minutes, mais pas 4h de temps. C’est le souvenir le plus personnel que j’ai eu avec elle. Sinon nous avons souvent travaillé ensemble, c’était une partenaire de travail disponible, malléable, qui se pliait au minimum des règles. Nous n’avons vécu que des moments formidables. J’ai un autre souvenir qui est public. Pour la dernière émission : “La marche du siècle”, j’avais invité les personnes qui avaient dominé ces 15 ans d’émissions. Il y avait une demie douzaine de personnalités dont elle, 2 ou 3 prix Nobel, et d’autres personnalités de très haute teneur. J’ai le souvenir qu’elle leur a tenu la dragée haute pendant toute la soirée sur l’estrade de l’amphithéâtre Richelieu de La Sorbonne. Je n’oublierai jamais ça car ils étaient tous sous le coup de la fascination, notamment un prix Nobel de la paix, Monsieur Sean MacBride, et qui la regardait avec des yeux écarquillés comme un cornet de bonbons. C’était formidable. C’était très beau.

Si vous pouviez adresser un message à nos donateurs, aux entreprises qui nous soutiennent, quel serait-il ?

Ce que je veux dire tant aux individus qu’aux entreprises qui ont quand même un rôle social pour la paix, pour l’organisation démocratique des pays, pour faire en sorte que les liens nécessaires dans une société ne soient pas rompus, c’est qu’il faut aider ceux qui sont sur le terrain. Ceux qui sont sur le terrain sont irremplaçables. Il faut les aider matériellement ou selon leurs propres souhaits c’est-à-dire faire en sorte qu’ils aient les moyens de pouvoir agir et surtout que le temps qu’ils donnent, le sens de leur vie qu’ils ont dévoué à telle ou telle cause se nourrissent par une chaîne, j’allais dire amicale, mais presque affective, plus importante que jamais dans un monde qui va plus mal que jamais. Donc aider, donner et écouter.

Que pouvez-vous souhaiter à notre association qui est celle de Sœur Emmanuelle pour les 40 ans prochaines années?

Je lui souhaite de pouvoir déployer avec envergure une machine d’intervention sur le terrain à hauteur des espoirs que sa fondatrice, ses dirigeants, ses successeurs nourrissent. Il y a encore du chemin à faire, où les pouvoirs publics et les entreprises privées peuvent faire quelque chose. Ce n’est pas de la charité, c’est contribuer à créer une structure stable dans des sociétés qui ne le sont pas. Ça vaut tout l’or du monde.